univers

 

JE ME SOUVIENS

Je me souviens de cette époque, à la fin des années soixante-dix, où j'ai commencé à reconnaître, dans mes compositions musicales, comme un écho des paysages qui défilaient quand je fermais les yeux. Ce fut le bonheur de pouvoir observer à l'air libre ce monde secret. Il prenait une forme très orientale, et bien gitane, parce que ces deux cultures étaient mon école, et qu'au sein de ces deux communautés, on comprenait très bien le sens de tout ça, au premier degré, sans exotisme. La mode des « musiques du monde » est venue nous rejoindre quelques années plus tard, avec ces fantasmes de métissages. Mais je n'oubliais pas que ce mot signifiait aussi l'exil, au moins pour quelqu'un, et que si c'était le destin de beaucoup, ces mariages de cultures, ça voulait dire aussi nostalgie de la terre, de l'enfance, la séparation, la patience d'apprendre à nouveau, de comprendre, les malentendus, et bien sûr le pari immense de faire des petits (des enfants comme des chansons), de réussir à être heureux loin de chez soi, d'agrandir la famille, de se transformer, d'aimer.

LE MÉTISSAGE

On me demande parfois pourquoi j'ai « métissé » ma musique: C'était il y a plus de vingt ans, et je ne cherchais pas à m'évader mais au contraire à aller simplement au plus intime, sans détour. Cette musique, c'est mon univers, le reflet de ma vie. Voilà tout. Je cherchais à rassembler les morceaux épars de ma conscience et de mes sens, à exprimer le sentiment d'un homme qui veut embrasser le monde les yeux ouverts et qui ne craint pas les morsures du feu. Ses peines, ce qu'il imagine de l'amour, puis ce qu'il en fait, ses souvenirs heureux ou amers qui lui collent au train, le goût de la beauté, le prix d'une vie debout, voilà ce que raconte ma musique. Parfois, j'ai besoin de cette solitude secrète qui me lie au' oud, au bouzouq ou à la guitare ; puis j'ai le désir du chant, de la fête, et nous nous retrouvons autour du compas, au sein du groupe, et la nuit alors n'en finit pas. S'il y a toujours eu sur scène autour de moi des Français, Gitans et Orientaux, c'est parce que tel est mon milieu de vie et que lui seul me procure l'équilibre pour vivre et survivre.

MON ECOLE ARTISTIQUE

Je ne connais aucune autre école artistique que celles de la rue et du plaisir, car personne ne m'a appris à parler ce langage, sinon les hommes et les femmes croisés sur ma route et qui sont loin d'être tous musiciens. Il y a une vérité dans la beauté qui sourd du monde, et je polis un fin miroir qui pourrait reflèter cette lumière; ce geste est le sens de ma musique. Comme dit le Qawwal: "Des milliers de fois, j'ai plongé dans cette rivière sans fond, mais c'est dans un trou d'eau que j'ai trouvé la précieuse perle." Le vrai voyage est intérieur. La musique se nourrit à cette source intime, au creux du coeur, sous l'étoile, car il n'y a pas d'ailleurs meilleur, ni d'âge d'or dans le passé. Chaque jour, sous un ciel de cuivre, on reprend la route, creusant un peu plus pour trouver le pain, le sel et l'or du chant profond.
Thierry Titi Robin

"Nous sommes les épicuriens, les amants, les incendiaires du monde, ceux qui se déchirent le col, et si nous sommes sur la terre de la tristesse, quel besoin avons-nous de penser au monde?"
Alisher Navoï